En ces temps d’admission post-bac, toutes mes pensées vont à ces jeunes, rêveurs, encore motivés, prêts à croquer la vie (estudiantine) à pleines dents. Rien ne sert de s’arrêter sur ce terme « débouchés » que nombreux gens de l’Élysée et experts répètent à l’envi car certaines promesses (d’avenir) ne seront pas tenues. Parfois vaut mieux attendre dans les bouchons plutôt que de finir dans une voie de garage. Soyez impertinents dans vos démarches, désobstruez la vision des soi-disant conseillers qui ne cessent de vous dire où aller, au risque de vous perdre en chemin. Désorientés voire désabusés, n’écoutez pas ce discours mal embouché qui veut faire de votre ambition qu’une bouchée. S’orienter est une chose mais trouver sa voie en est une autre… Dans tous les cas, vous avez voix au chapitre sur cette page qui se tourne.
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Il n’y a plus de place pour les rêves
« Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action » Henri Bergson
Malek Boukerchi est un ultra marathonien, un homme qui adore courir par n’importe quel temps, qui aime sentir tous les muscles de son corps, qui aime relever des défis. Pourquoi est-ce que je parle de lui ? Tout simplement pour la bonne raison qu’il a donné une conférence sur le dépassement de soi lors du festival du film citoyen à Paris le 23 janvier dernier. Un vrai discours du genre développement personnel saupoudré d’optimisme débordant : « Tout est possible dans la vie », « Quand il y a de l’envie et de la volonté, on trouve toujours un chemin », « Il ne faut pas abandonner ses rêves ». Il a du bagout. Ses paroles sont rythmées, percutantes, illustrées par des photos de son récent exploit, soit parcourir 142 km en Antarctique par moins 45 degrés. Il captive le public pendant plus d’une heure, et pour cause, Malek Bouckerchi est aussi un spécialiste en intelligence relationnelle et en management coopératif.
Pour ma part, une seule phrase a retenu toute mon attention. « Il y en a qui pratique la cohérence avec un H et d’autres qui s’adonnent à la co-errance avec un tiret ». Bien sûr, il estime que le premier prévaut sur le second. Mais à y réfléchir, la co-errance peut permettre aussi de trouver son chemin voire de créer son chemin.
Que nous disent l’État, les recruteurs, les conseillers Pôle Emploi, l’entourage : « il faut être cohérent dans son parcours, se fixer un objectif et s’y tenir ». Sinon nous serons jugés inconstants, indécis. Mais que nous apprend la vie ? Qu’il faut s’adapter. On ne reste plus des années dans la même entreprise, on diversifie ses expériences professionnelles, on prend parfois le premier travail qui se présente, on se lance dans l’entrepreneuriat. A l’heure de la crise économique, identitaire, sociétale, la cohérence est un beau mot, en passe de devenir un gros mot. Malek se revendique « guetteur de rêves ». Il encourage les gens à dire et à réaliser les rêves sans quoi « nos vies en tant qu’êtres humains seraient insupportables ». Notre faculté à rêver, à se projeter nous permet d’avancer. Et qu’en est-il dès lors que celle-ci se noie sous un flot d’informations contradictoires ? A l’heure de la déshumanisation du recrutement où il n’y a plus d’interlocuteur juste une messagerie de réponses automatiques, de la catégorisation sommaire de Pôle Emploi quant aux métiers existants… Il me semble qu’il n’y a plus de place pour les rêves.
Je trouve cela déconcertant de parler à tout bout de champ du « marché de l’emploi », « des secteurs porteurs », « des entreprises qui recrutent », tout en ne portant aucune attention à nos désirs, à ce qui nous anime profondément, à ce qui nous fait vibrer. A aucun moment, je dis bien aucun moment, les personnes censées m’accompagner dans la définition (souvent très simplifiée) de mon « projet d’avenir », ne m’ont posée ces simples questions : « Qu’aimeriez-vous faire dans la vie ? D’où venez-vous ? Où souhaitez-vous aller ? » . Cela doit être jugé très futile au regard des attentes du marché. Encore un terme éco-barbare qui vous renvoie délibérément aux finalités de nos sociétés capitalistes : soyez performants et accumulez du capital.
A qui profite ce crime ? Parce que ne pas prendre en compte les rêves des enfants comme des adultes est un acte dévastateur. Pourtant, on nous dit bien qu’un bilan de compétences est inutile si nous n’avons pas une « profonde connaissance de soi ». La confiance en soi naît de cette foi en la réalisation de nos désirs, de nos rêves. Une entrepreneure rencontrée en France et exilée à présent au Canada m’a dit un jour : « la différence de mentalité entre l’Europe et l’Amérique du Nord réside en deux mots, quand tu exposeras ton idée, l’Européen te demandera ‘Pourquoi ?’ Autrement dit, pourquoi faire ? Et l’Américain te demandera «Comment ? ». D’un côté, d’emblée on vous incite à justifier le bien fondé de votre action, de l’autre, on vous encourage à trouver tous les moyens nécessaires pour parvenir à sa réalisation. La réelle distinction entre la réussite à la française et le rêve américain demeurent peut-être dans ces deux façons de penser. La première résulte souvent d’un rationalisme pragmatique où toute action doit d’abord subir le test de compatibilité avec le système puis être validée par la société. La seconde encourage la croyance pragmatique, faire de son originalité un tout nouveau système, peu importe si la société est prête ou non à le recevoir. Beaucoup de gens qui ont réussi, célèbres ou non, dont le travail est en adéquation avec ce qu’ils sont, ont erré longtemps entre refus et désillusion avant de parvenir à leur harmonie, leur cohérence. Alors co-errons et bâtissons une société à partir de nos rêves, car il paraît qu’ils sont faits pour être réalisés !
Cécile Thomachot
EGALITE DES CHANCES : deux associations pour un même constat
On a mis les petits plats dans les grands ce jeudi 22 octobre à l’Equinoxe dans le 15ème arrondissement de Paris : sono tonitruante, vidéo rétrospective, petits fours, ambiance lounge. « 10 ans, ça se fête », aimera t-on répéter tout au long de la soirée. 10 ans que l’association Nos Quartiers ont des Talents (NQT) œuvre pour l’égalité des chances. 10 ans que le projecteur est dirigé vers la discrimination des jeunes dits de quartiers défavorisés, qui à défaut d’avoir minimum Bac +3, ont le malheur d’avoir un visage trop typé et/ou un nom à consonance étrangère, souvent africaine, pour ne pas le dire. A coup d’autocongratulation, personnalités politiques, chefs d’entreprises, jeunes accompagnés reçoivent des trophées estampillés NQT. Sans oublier la pose devant les photographes et la bise à Yazid Chir et Raynald Rimbault, les co-fondateurs de ce projet devenu grand. 1500 invités étaient attendus pour l’événement. La salle n’est pas comble mais presque. De jeunes diplômés dont l’optimisme n’est pas franchement palpable. En cause ? On leur a dit de faire des études. Ils ont en fait. De Bac +3 à Bac +8. Ils ont rendu fiers leurs parents. Ils ont montré l’exemple à leurs cadets. Mais voilà, ils s’appellent Mouhammad, Khadija, Moustapha, Nassera. Leur prénom fait tache. Une tache qui couvre tout sur leur curriculum vitae, arrêtant instantanément toute lecture, masquant leurs multiples compétences et dissimulant tout leur potentiel.
Des paroles et des engagements
L’association est née suite aux émeutes de banlieues de 2005. « Ayez une entreprise aux couleurs de la France » est toujours le leitmotiv de cette initiative qui vise à accompagner les jeunes hauts diplômés de banlieues dans leur recherche d’emploi à la hauteur de leurs compétences par le biais de parrainage de grands groupes. Orange, Disneyland, Carrefour, Société Générale, Google France, SNCF, font partie des 700 partenaires de l’opération. Tous fiers d’avoir signé la charte de la diversité. Ce fameux texte écrit en 2004 qui est censé inciter les entreprises à garantir la promotion et le respect de la diversité dans leurs effectifs. La société est arrivée à un tel point qu’elle a besoin désormais de décoloniser les imaginaires par la rédaction et la signature de textes. Mais l’impression papier ne signifie pas que les mots se sont réellement inscrits dans les mentalités. Les traités n’empêchent pas la guerre. On reproche trop souvent à la jeunesse de ne répondre que par la violence mais aucune arme même intellectuelle n’est assez forte pour lutter contre la violence symbolique. N’est-ce pas paradoxal d’être obligé de dire aux entreprises qui s’installent dans les banlieues qu’elle doivent embaucher de la main d’œuvre locale, de leur suggérer de regarder juste en bas de leur immeuble, de leur ouvrir les yeux sur cette France plurielle et métissée, de les forcer à tendre la main à ces jeunes bardés de diplômes prêts à en découdre avec le marché du travail mais enfermés malgré eux dans une catégorisation sociale qui leur colle à la peau et au CV : habite dans le 93, est français d’origine…, a fait de grandes études universitaires mais n’est pas issu de grandes écoles.
Un beau gâchis
A la crise sociale s’est ajoutée la crise économique. Et l’inclusion sociale semble se heurter à un mur de plus en plus épais appelé : hypocrisie.« J’ai tout de suite dit oui à cette initiative intelligente, utile et collective avec des valeurs qui nous sont chères » témoigne Laurence Parisot, ancienne présidente du Mouvement des entreprises de France (Medef), lors de cette soirée d’anniversaire. « Je ferai tout pour remédier aux petits blocages politiques et administratifs car je souhaite que ce projet continue de s’épanouir», s’enthousiasme Myriam Al Khomri, la nouvelle ministre du travail, de l’emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social.
Ne vous méprenez pas, NQT tout comme son aînée l’Association pour Favoriser l’Intégration Professionnelle (AFIP) fondée en 2002 ont le mérite d’exister pour pallier le déficit gouvernemental et sociétal mais leur prolongation dans le temps et leur expansion n’est pas de bonne augure. En 2012, l’AFIP fêtait également ses 10 ans. « J’ai fait la promesse à mon fils de 11 ans que lorsqu’il aurait 20 ans, la société aura changé et l’appréciera pour son potentiel. Rien ne pourra l’empêcher de concrétiser ses rêves et surtout pas ses origines. A ce moment là, L’AFIP n’aura plus de raison d’être mais pour tout vous dire, nous en sommes encore loin » disait à ce moment-là Carole Da Silva, présidente de l’association.
70 % des jeunes accompagnés par ces deux associations trouvent un emploi à la hauteur de leurs qualifications. Des résultats constants mais qui ne doit pas faire oublier la hausse considérable des candidats à ces programmes d’accompagnement personnalisé et gratuit.
Raynald Rimbault parle de « ces jeunes méritants » avec emphase. Or, la France n’est pas un société du mérite. C’est un fait incontestable. Tout le monde le sait, l’intégration dans notre société moderne passe principalement par l’emploi. Sans travail et sans bonne raison (médicale), tu es considéré comme un parasite. Alors comment trouver sa place dans une société qui n’arrive pas à faire tomber les barrières des préjugés…
Combien de fois, n’a t-on pas entendu : c’est mieux que rien, non ? Cette phrase est humiliante et vous ne savez pas à quel point elle résonne dans l’inconscient. C’est une incitation à revoir ses ambitions à la baisse. Elle laisse un goût très amer, à nous, citoyens français, à qui l’on a martelé les valeurs de la République. On nous rappelle constamment nos devoirs tout en bafouant nos droits. A l’embrasement de 2005 a succédé une mobilisation intellectuelle. Depuis toujours, nos revendications sont simples : ne pas être dénigré, sous-évalué, regardé de haut en bas, ne pas se demander à chaque réponse négative : « Est-ce que j’ai fait tout ça pour rien ? ».
J’ai Bac +5, je ne viens pas de quartier défavorisé mais comme je suis noire, il est fort probable que je sois jugée sur mes origines plutôt que sur mes compétences. Cette réalité (républicaine) fait plus que mal, elle meurtrit.
Cécile Thomachot
Apparence et alchimie
L’amitié, l’amour, quels en sont les tenants et les aboutissants, tel serait le leitmotiv de la réalisatrice française Céline Sciamma. Avec la rediffusion de Tomboy (garçon manqué) en février dernier sur Arte, regardé par 1,25 millions de téléspectateurs, elle nous laisse une fois de plus avec moult questionnements. De quoi tombe t-on amoureux chez une personne ? Comment naît le sentiment d’attachement ? Pourquoi cette personne en particulier ?
Le scénario : période estivale, Laure, une fille de 10 ans vient d’emménager avec ses parents et sa petite sœur Jeanne dans une nouvelle ville. Dans l’immeuble, les garçons sont en majorité et forment une bande. Pour intégrer celle-ci, elle décide de leur ressembler. Pour les enfants du coin, elle s’appelle « Mickaël ». Pendant les activités football et baignade, Lisa, la seule fille de la bande est attirée par elle/lui sans se douter de la supercherie. Les deux enfants se rapprochent, se fréquentent souvent, traînent ensemble et finissent par s’embrasser.
La duperie est découverte suite à une bagarre. La mère de Laure/Mickael l’oblige à s’excuser auprès de l’autre garçon, en lui faisant porter une robe. Les enfants de l’immeuble abasourdis, veulent humilier la « traîtresse » et demandent à Lisa d’examiner publiquement le sexe de Laure/Mickael pour vérifier.
T’as bon goût, tu sais !
Le but de Céline Sciamma : « montrer le libre-arbitre des enfants, la capacité à s’inventer une identité, la possibilité de s’affirmer au monde et à soi-même ». Le message le plus fort étant sans doute qu’on ne peut pas se mentir à soi-même. L’instinct est roi en matière de désir. Quid de notre cerveau, premier organe sexuel, (paraît-il) qui sous l’action des hormones, ferait la part belle au rationnel et favoriserait nos pulsions*?
Expressivité du visage, odeur corporelle, timbre de la voix, texture de la peau, goût de l’autre. Nos cinq sens sont tout à coup en éveil. Le sixième interprèterait cette sensation pour nous faire re-sentir concrètement l’exaltation de notre corps/cœur.
Finalement, l’amour n’est peut-être pas l’apanage des poètes. La science tente depuis bien longtemps d’y mettre son IRM…euh son grain de sel. Certains scientifiques supposent que déjà l’homme de Cro-Magnon aurait connu cette expérience sensorielle et psychique extrêmement sensible, étrange, perturbante.
D’autres émettent l’hypothèse du toucher comme facteur déclencheur de l’attachement.
Au contact de l’autre, un sentiment de bien-être et de confiance nous envahirait.
Loin de là l’idée de réduire cette sensation à une pure attraction physique – une apparence plaisante associée à notre imagination débordante quant à la personnalité qui l’habite – mais nos sens sont quand même responsables du choix de nos partenaires potentiels. Avec un jugement porté en l’espace de 1000 millisecondes, autant dire instantanément, nous savons qu’il y a possibilité de relation.
Les comédies romantiques nous ont toujours induits en erreur avec leur « suivre les signes ».
Pour une alchimie quasi parfaite, il faut plutôt prêter attention aux signaux corporels. Ceux qui tentent de traduire une sensation, une altération de notre être.
Après tout, la confusion finit souvent par devenir une évidence. Parce que c’était lui/elle, parce que c’était moi, n’est-ce pas Montaigne ?!
Réflexion faite… Le sentiment amoureux est du genre très troublant.
Cécile Thomachot
*Les Dernières nouvelles du sexe. Émission en trois volets diffusés sur Arte en avril 2014.